Arts et culture


par Chantal Ringuet

Chantal Ringuet est une écrivaine, chercheure et traductrice littéraire du Québec

En flânant dans les rues de Montréal, il est possible de repérer quelques traces de la vie juive qui animait autrefois ses différents quartiers, du port au Plateau Mont-Royal, du Mile-End à Snowdon. Une ancienne usine de confection de vêtements transformée en édifice à condominiums dans le bas de la ville, une enseigne affichant des caractères hébraïques sur le boulevard Saint-Laurent, une synagogue transformée en collège rue Fairmount… Déjà, la silhouette d’une ville fantôme se dessine : le Montréal juif, cette cité familière et pourtant méconnue, cachée mais entière, se dissimule tout en se révélant par bribes, échos, reflets et éclats.

En raison des nombreux contacts culturels qu’elle accueille depuis le début du XXe siècle, la métropole québécoise se présente, aux yeux du promeneur, telle une « ville-palimpseste » (Olivier Mongin), une cité qui s’est construite au fil de destructions et de reconstructions successives, en conservant les traces de son histoire passée. Capitale culturelle et artistique de premier plan au Canada et en Amérique du Nord, elle accueille, dès les années 1950, la modernité littéraire, artistique et culturelle du Québec. Dans ce contexte, la contribution d’individus issus de la communauté juive – une communauté multiple et diversifiée – est déterminante dans les domaines des arts et de la culture.

Commençons par la géographie. Ville-palimpseste, Montréal est aussi une ville démembrée : l’absence de planification urbaine qui a prévalu jusqu’aux années 1960 lui a causé des torts irréversibles… Dans les années 1950-1960, tandis que l’automobile jouit d’une popularité sans précédent, la mode est aux matériaux neufs, au béton et à l’acier. Quand la métropole se taille une place sur la scène internationale grâce à l’Exposition universelle de 1967, l’occasion est belle, pour le maire Jean Drapeau, de réaliser des projets ambitieux qui la transformeront en une ville francophone internationale. Dans ce contexte, l’urbaniste et architecte Moshe Safdie (né à Haïfa en 1938) conçoit le projet Habitat 67, un ensemble à logements constitué de blocs modulaires et situé sur le quai Drouin, face au fleuve Saint-Laurent. Symbole de modernité, cette construction s’impose comme un point de repère déterminant dans le paysage urbain. En contrepartie, Montréal devient aussi un royaume de la démolition : de nombreux édifices historiques sont rasés pour faire place à des stationnements et autres constructions sans âme jusqu’à des autoroutes et à de grands boulevards, qui la segmentent et amputent ses quartiers, comme l’échangeur Turcot et l’autoroute Décarie (1967). L’absence de souci historique, patrimonial et culturel des planificateurs urbains crée alors des ravages, au point où on qualifie la ville de « laide ». Pour remédier à cette situation, l’architecte et philanthrope Phyllis Lambert fonde deux organismes importants : Héritage Montréal (1975), dont la mission consiste à promouvoir et à protéger le patrimoine du Grand Montréal, ainsi que le Centre canadien d’architecture (1979). De plus, elle s’engage dans des projets de restauration et de conception architecturales d’envergure internationale, ce qui lui vaudra plusieurs honneurs, dont celui d’Officier des arts et lettres de France et le Wolfe Prize in Arts.

Récits
Aux plans d’une ville s’ajoutent les récits. Dans le domaine de la littérature, Mordecai Richler (1931-2001) fait une contribution déterminante à la littérature anglophone du Québec. Si ses premiers ouvrages (Son of A Smaller Hero, 1955; The Street, 1969) brossent le portrait du ghetto juif de son enfance, il se déplace ensuite vers la campagne laurentienne avec The Apprenticeship of Duddy Kravitz (1959). En relatant les aventures d’un entrepreneur sans scrupule, Richler s’impose comme l’un des romanciers les plus en vue de sa génération. Il atteint l’apogée de son art avec Solomon Gursky Was Here (1989), roman qui aborde l’expédition Franklin en Antarctique, tout en s’inspirant fortement de l’histoire de la famille Bronfman de Montréal. Essayiste, Richler a causé bien des polémiques, notamment avec son ouvrage pamphlétaire Oh Canada! Oh Québec! Requiem for a Divided Country (1992), dans lequel il s’oppose violemment aux lois linguistiques du Québec et au nationalisme québécois. De nos jours, on redécouvre cette œuvre en appréciant davantage Richler pour son talent d’écrivain que pour son caractère polémiste. À preuve, en 2015, la bibliothèque du Mile-End a été renommée en son honneur Bibliothèque Mordecai Richler, et les éditions Boréal font paraître de nouvelles traductions de ses œuvres.

Un autre grand homme de lettres issu de la communauté juive de Montréal, l’écrivain canado-américain Saul Bellow (1915-2005), couronné d’un Prix Pulitzer et d’un Prix Nobel de la littérature (1976), est né à Lachine. Lorsqu’il a neuf ans, sa famille déménage dans le West Side de Chicago, quartier qui servira de toile de fond à plusieurs de ses romans. Parmi les plus connus, signalons The Adventures of Augie March (1953), Herzog (1964), Humboldt’s Gift (1974).

En parallèle, l’arrivée du journaliste, écrivain et critique Naïm Kattan (né en 1928 à Bagdad) au Québec en 1954 annonce l’émergence d’une littérature et d’une culture juives francophones. Impliqué dans le Cercle juif de langue française, M. Kattan deviendra le président du Conseil des arts et des lettres du Canada. Son œuvre, décorée par de nombreux prix, dont le Prix Athanase-David en 2004, est associée à l’émergence de l’écriture migrante au Québec dans les années 1980. Après lui, de nombreux juifs de l’Afrique du Nord, en particulier du Maroc, émigreront à Montréal, dont le cinéaste Jacques Bensimon.

Musique
À la littérature s’ajoute la musique… Chez Leonard Cohen, le Juif montréalais le plus connu sur la scène artistique internationale, ces deux médiums ont joué un rôle déterminant. Né en 1934 à Westmount dans une famille nantie qui œuvrait dans le domaine de la shmata (industrie du vêtement), Leonard Cohen publie quelques recueils de poèmes dans les années 1950, qui sont suivis de deux romans, The Favourite Game (1963) et Beautiful Losers (1966). Il enregistre ensuite son premier album, Songs of Leonard Cohen (1967), qui s’inspire de la musique folk américaine et de la tradition européenne des chansonniers. Il s’agit là d’un tournant : dorénavant, Leonard Cohen se consacrera à la musique. Il connaît un succès international grâce à des chansons telles que Suzanne et So Long, Marianne. Depuis, il a enregistré de nombreux albums, dont les très célèbres I’m Your Man (1988), The Future (1992) et Popular Problems (2014), auxquels s’ajoute You Want it Darker (2016). Son fils, Adam Cohen, lui aussi musicien et chanteur, a réalisé quatre albums, dont Like a Man (2012) et We Go Home (2014).

Un demi-siècle auparavant, l’ingénieur Émile Berliner (1851-1929) a, pour sa part, joué un rôle de premier plan dans le domaine de la musique : né en Allemagne et émigré à Philadelphie en 1870, il invente le gramophone et la matrice servant à imprimer les disques horizontaux. Cette invention datant de 1888 révolutionne le domaine de la musique et attire la renommée à son auteur. Quand Seaman réussit à faire retirer le gramophone du marché américain, M. Berliner émigre à Montréal, où sa société connaîtra un grand succès : en 1901, les ventes atteignent deux millions de disques. Après la Première Guerre mondiale, la société connaît une expansion et l’usine de M. Berliner devient l’une des plus modernes de Montréal. Pour son apport dans l’enregistrement du son, Émile Berliner reçoit la médaille Franklin en 1929. Il a également fondé la Berliner Gram-o-phone Company de Montréal, la Deutsche Grammophon en Allemagne et la Gramophone Co., Ltd au Royaume-Uni. En 1996, le Musée des ondes Émile Berliner a ouvert ses portes dans l’édifice qui habitait autrefois l’usine Berliner; aujourd’hui, ses collections comprennent plus de 30 000 objets.

Par ailleurs, s’il est une famille qui a profondément marqué l’histoire de la musique classique au Canada, il s’agit bien de la famille Brott. Le père, Alexander, né à Montréal au sein d’une famille juive ashkénaze, a été un chef d’orchestre, un violoniste et un enseignant de renommée internationale. À la fin des années 1930, il s’est joint au corps professoral de l’Université McGill, où il a fondé l’Orchestre de chambre de McGill. Au cours des années 1950, il a dirigé simultanément l’Orchestre de Montréal, les Concerts symphoniques de Montréal et l’Orchestre Symphonique de Montréal. Ce célèbre musicien québécois a été reçu de l’Ordre du Canada en 1979 et est devenu chevalier de l’Ordre national du Québec en 1987. Il s’est éteint en 2005, au terme d’une carrière musicale extraordinaire. Sa femme, la violoncelliste Lotte Brott est née en Allemagne. En 1939, son diplôme du Conservatoire de musique de Zurich en poche, elle a immigré à Toronto. Deux ans plus tard, elle a déménagé à Montréal afin de jouer dans le Quatuor à cordes McGill et dans l’Orchestre symphonique de Montréal. En plus d’enseigner et de participer à des concerts symphoniques, elle s’est consacrée à l’organisation d’événements et de programmes musicaux. Mme Brott a été nommée membre de l’Ordre du Canada en 1990 et chevalière de l’Ordre du Québec, en 1996. Leur fils Denis né en 1950 est, quant à lui, un chef d’orchestre et un violoncelliste de renommée internationale. Il a créé le Festival de musique de chambre de Montréal. Musicien accompli, il a enregistré de nombreux albums, dont l’intégrale des quatuors à cordes de Beethoven (Delos), qui lui a valu deux Prix Juno ainsi que le Grand prix du disque pour le meilleur enregistrement classique par un ensemble de chambre. Son frère Boris, né en 1944, est un professeur de musique et un violoncelliste de renom. Il s’est produit sur les scènes les plus prestigieuses du monde, incluant le Carnegie Hall et le Covent Garden.

De la littérature à la musique classique ou folk en passant par l’architecture, Montréal a la réputation d’être une ville culturelle et artistique de premier plan au Canada et en Amérique du Nord. Une réputation qu’elle a, entre autres, pu se tailler grâce au riche apport de nombreux artistes issus de la communauté juive.

Bibliographie

Saul Bellow, Herzog, traduit par J. Rosenthal, Paris, Gallimard, 1986 [1966].

Saul Bellow, Ravelstein, traduit par Rémy Lambrechts, Paris, Gallimard, 2004.

Pierre Anctil, Tur malka. Flâneries sur les cimes de l’histoire juive montréalaise, Québec, Septentrion, 1998.

Pierre Anctil, Jacob-Isaac Segal (1896-1954), un poète yiddish de Montréal et son milieu, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.

Pierre Anctil et Ira Robinson (dir.), Les communautés juives de Montréal. Histoire et enjeux contemporains, Québec, 2010.

David Bensoussan (dir.), Anthologie des écrivains sépharades du Québec, Montréal, Éditions du Marais, 2010.

Leonard Cohen, Les perdants magnifiques, traduit par Michel Doury, 2002.

Leonard Cohen, Étrange musique étrangère, traduit par Michel Garneau, Montréal, L’Hexagone, 2000.

Sophie Jama, Le temps du nomade. Itinéraires d’un écrivain. Entretiens avec Naïm Kattan, Montréal, Éditions Liber, coll. « De vive voix », 2005.

Phyllis Lambert, Building Seagram, New Haven, Yale University Press, 2013.

Mordecai Richler, Solomon Gursky, traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Boréal, 2015.

Mordecai Richler, L’apprentissage de Duddy Kravitz, traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Boréal, 2016.

Chantal Ringuet, À la découverte du Montréal yiddish, Montréal, Fides, 2011.

Chantal Ringuet (dir.), Voix yiddish de Montréal (anthologie), Revue Moebius, no 139, Montréal, 2013.

Chantal Ringuet et Gérard Rabinovitch (dir.), Les révolutions de Leonard Cohen, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2016.

Moshe Safdie, Beyond Habitat by 20 years, Toronto, Tundra Books, 1987.

Sherry Simon, Traduire Montréal. Une histoire culturelle par la traduction, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008.

Esther Trépanier, Les peintres juifs de Montréal. Témoins de leur époque, 1930-1948, Montréal, Éditions de l’Homme, 2008.

Sonia Benezra (1960)
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