Femmes


Développement de la communauté juive et réclamation de « la moitié du royaume » : travail des femmes, diversité et justice sociale à Montréal de 1917 à 2017

Mary Anne Poutanen
Mary Anne Poutanen est historienne, membre du Groupe d’histoire de Montréal et membre du Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises. Elle enseigne les études interdisciplinaires à l’Université McGill au sein du Programme d’études sur le Québec et de l’Institut d’études canadiennes.

Au cours des cent dernières années, les femmes ont largement contribué au développement de la communauté juive montréalaise, afin de répondre aux besoins de ses membres, notamment en matière d’assistance sociale, de santé publique, de réforme urbaine, de politique du travail, de droits à l’égalité et de culture. Leur obligation de faire des actes de bien, symbolisés par la tsedaka (charité), et leurs responsabilités économiques et spirituelles au sein de la famille, montrent qu’elles se sont approprié des fonctions laissées de côté par l’État pour veiller à ce que la communauté dispose d’un filet de sécurité social. Ces mitzva les mènent jusque dans les usines, et de leurs efforts naissent des organismes de bienfaisance, des hôpitaux, des cliniques, des orphelinats, des services de formation professionnelle et des mouvements de syndicalisation des ouvriers textile et de défense des droits de la femme et de la personne. Les femmes sont aussi des icônes culturelles de la littérature, des arts visuels, du théâtre et des médias.

La contribution de beaucoup d’entre elles – comme la collectrice de fonds Toba Kaplan, la dirigeante syndicale et militante sociale Lea Roback, l’architecte Phyllis Lambert et la personnalité médiatique Sonia Benezra – est déjà reconnue, mais il nous faut rendre hommage aux innombrables héroïnes inconnues. Prenons pour exemple les sœurs russes Eva et Rose Ditkoff, qui mènent d’innombrables actions syndicales. Elles encouragent notamment, aux portes de leurs usines, les travailleurs du textile à se syndiquer, veillent à ce que les femmes soient justement traitées au travail ou protègent les grévistes sur les piquets de grève. La communauté juive est fragmentée en différentes classes sociales. Les membres de chaque classe sociale se regroupent dans des organismes distincts, qui ont leurs propres objectifs.

Les femmes ne s’expriment pas à l’unisson. Ce qu’elles ont à dire varie selon leur revenu, leur âge et leur situation [Kosmin, 26]. Les divisions entre les classes sociales, les origines culturelles, les langues parlées, les croyances et pratiques religieuses et les orientations politiques – signe qu’il existe diverses identités juives et que l’intégration dans la société d’accueil ne revêt pas la même importance pour chacune – reflètent la diversité des organisations et des institutions créées par les juifs, ainsi que la diversité de leurs programmes et de leurs bénéficiaires. En d’autres termes, sionistes, socialistes, libéraux ou conservateurs interprètent chacun à leur manière les causes de leurs difficultés sociales, élaborent des stratégies dissemblables et ciblent des personnes différentes. Dans ces conditions, les activités caritatives sont rarement impartiales. Les femmes de la classe moyenne cherchent par exemple à transformer les nouveaux arrivants de la classe ouvrière, qui parlent yiddish, en citoyens canadiens, mais ne souhaitent pas perdre leur position privilégiée [Myers, 181].

Les orientations philanthropiques, politiques et culturelles des femmes sont également influencées par les événements qui surviennent à l’étranger, comme les migrations, les guerres mondiales, l’holocauste, la création de l’État d’Israël et l’indépendance du Maroc, mais aussi ce qui se passe au pays, comme l’antisémitisme local, le capitalisme industriel, le nationalisme, le mouvement d’émancipation des femmes, etc. C’est dans ce contexte que les femmes participent au regroupement, au sein d’un syndicat international, des ouvriers des usines textiles, souvent la propriété de juifs capitalistes locaux, afin de lutter contre les inégalités entre les sexes dans le travail et de coordonner la résistance des travailleurs. Elles fondent des organismes à l’image de leur identité de classe et de leur vision politique dont les objectifs sont locaux, nationaux et internationaux : soigner les personnes atteintes de tuberculose, créer des camps d’été pour les femmes et les enfants démunis, aider les survivants de l’holocauste à s’installer, intégrer les immigrants d’Europe et d’Afrique du Nord, faire pression sur l’URSS pour que les juifs soviétiques obtiennent des visas, aider les femmes et les enfants vivant en Palestine, et plus tard en Israël, en finançant des programmes à leur intention, et lutter contre la violence domestique.

En 1917, des femmes de la classe moyenne à l’aise dans les rôles traditionnellement dévolus aux deux sexes créent l’organisme Hadassah, qui collecte des fonds pour des projets spéciaux en Palestine et en Israël en organisant des thés dansants et des bazars. En 1918, des femmes de la classe moyenne supérieure mettent sur pied le Conseil des femmes juives de Montréal afin d’offrir un éventail de services locaux, nationaux et internationaux tant à la communauté juive qu’à l’ensemble de la collectivité. En 1925, des femmes de la classe ouvrière fondent la Pioneer Women’s Organization (maintenant Na’amat) « afin d’éduquer les enfants dans la tradition travailliste sioniste et de promouvoir la participation des femmes à la construction de l’État juif » (Draper et Karlinsky, 80). Les réunions ont lieu après le travail et la fin de semaine afin d’accommoder celles qui élèvent leurs enfants tout en travaillant. Au sein des organismes communautaires, les femmes peuvent développer leurs talents pour la collecte de fonds, l’administration et la prise de parole en public. Ces activités les aident à sortir du foyer, à créer des liens et à prendre confiance en elles.

En raison des rôles supposés des femmes, ces organisations sont perçues comme des « auxiliaires à la structure communautaire juive » (Telchinsky, 420). Lorsque la Federation of Jewish Philanthropies est créée en 1917, cinq des douze agences fondatrices sont des organisations féminines. Et même si quatre femmes sont nommées au comité de direction, aucune n’est nommée à la tête de l’un de ses seize comités. (Procès-verbal du 26 mars 1917). Il est clairement difficile pour les femmes d’accéder aux rênes du pouvoir dans le monde masculin de la philanthropie. Les membres de l’élite, comme l’a montré l’historienne Elizabeth Kirkland, savent toutefois obtenir l’attention d’hommes influents et riches lorsqu’il s’agit de financer leurs associations caritatives. Les nouveaux arrivants ont besoin d’aide. Ils sont confrontés à la pauvreté, aux logements inadaptés, à la maladie, à la langue, aux enterrements, à l’éclatement de leurs familles, à la violence et au crime, et ces « mères de tous les enfants » y trouvent matière à justifier leurs interventions dans la vie de famille d’autrui. En matière de délinquance juvénile, certaines femmes jouent le rôle de travailleuses sociales, parce que les femmes issues de l’élite blâment les immigrants pour ce type de problèmes. Elles collaborent avec des agences caritatives juives pour faire en sorte que les enfants juifs ne soient pas envoyés devant la justice pour mineurs et n’attirent pas l’attention – non désirée – de la société hôte [Myers, 177].

Les militantes juives ont tout de même beaucoup en commun avec les militantes protestantes et catholiques. Elles tissent des liens avec ces dernières dans l’objectif de résoudre des problèmes répandus, notamment en matière de santé publique et de réforme urbaine, et d’aider l’ensemble des Montréalais. Elles deviennent également membres d’organisations nationales comme la Croix-Rouge. Les femmes juives savent tirer parti du développement des droits de la femme au Québec, qui suit la Révolution tranquille. Le féminisme leur donne les moyens de lutter contre les inégalités entre les sexes dans tous les aspects de la vie communautaire, comme les inégalités touchant la reconnaissance de leur contribution à la vie publique ou encore l’accès à l’éducation et au pouvoir, et leur permet de s’affirmer.

Dans les années 1980 et 1990, un ensemble de facteurs amène les femmes à progressivement remettre en cause le pouvoir des hommes ainsi que les obstacles sociaux et religieux : la mobilité sociale, le nombre croissant de femmes exerçant une profession libérale, le profond désir d’égalité des sexes et le fait que les jeunes générations de femmes n’accepteraient pas « d’être cantonnées dans des organismes de femmes ou à des rôles de coordination » [Medjuck, 340]. À mesure que les tensions entre les aspirations professionnelles et les responsabilités domestiques augmentent, le féminisme est vu comme une menace pour la répartition traditionnelle des rôles et les responsabilités de la femme, qui transmet les valeurs, l’identité et les traditions religieuses juives, lesquelles servent de rempart contre l’assimilation [Cohen et Lévy, 271]. Bon nombre d’entre elles rétorquent qu’il est possible d’être à la fois juive et féministe et refusent d’être confinées à des rôles féminins traditionnels. Le Congrès juif canadien hésite toutefois à admettre les femmes à sa direction. Sur les 19 présidents qu’il a élus, seules deux sont des femmes. (Dorothy Reitman, 1986-1989 et Goldie Hershon, 1995-1998) [Zylberberg, 171]. La Fédération CJA élit sa première présidente, Dodo Heppner, trois ans plus tôt. Puisque le féminisme est compris comme une source de richesse pour le judaïsme, d’autres femmes souhaitent participer davantage à la prière traditionnelle et aux activités rituelles [Medjuck, 328]. Les femmes rappellent également à la communauté que la situation de certains membres, comme les veufs, les célibataires, les mères célibataires, les lesbiennes et les transgenres, ne correspond pas au modèle de la famille nucléaire traditionnelle, et attirent l’attention sur ces inégalités. Des organismes caritatifs comme Jewish Women International [anciennement B’nai Brith Women] modifient leur programme pour se consacrer à la lutte contre les violences envers les femmes. Les revendications des femmes, soit le droit à « la moitié du royaume » à titre de membres à part entière de la communauté juive, et notamment le droit de participer aux services religieux, les poussent à surmonter de nombreux obstacles [Zuckerman et Goldstein].

Aujourd’hui encore, les voix des femmes sont multiples, et il n’existe pas d’unanimité idéologique au sein de la communauté juive. Beaucoup de juifs cherchent à intégrer de façon pertinente les valeurs du judaïsme à leur vie. Un rôle auxiliaire n’intéressera pas les femmes juives de la prochaine génération. Celles qui cherchent à occuper une plus grande place dans les rituels religieux bénéficient de nouvelles occasions. Des postes de rabbin ont été ouverts aux femmes dans des temples réformés et des possibilités s’offrent à elles dans diverses congrégations, de type reconstructioniste ou traditionaliste, par exemple. L’élection, par les communautés ultra-orthodoxes, de Mindy Pollack au Conseil d’Outremont est un événement capital. Et les femmes démunies, malades, âgées et maltraitées continuent d’avoir accès à un vaste éventail de services sociaux, en grande partie grâce aux femmes juives de Montréal.

Bibliographie
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Cohen, Yolande et Joseph Yossi Lévy (1998). “Women in the Moroccan-Jewish Community of Montreal” dans Sarah Silberstein Swartz et Margie Wolfe (eds) From Memory to Transformation: Jewish Women’s Voices. Toronto : Second Story Press, 267-275.

Draper, Paula J. et Janice B. Karlinsky. (1986) “Abraham’s Daughters:  Women, Charity and Power in the Canadian Jewish Community” dans Jean Burnet (ed) Looking into My Sister’s Eyes: An Exploration in Women’s History. Toronto : Multicultural History Society of Ontario, 75-90.

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Kosmin, Barry A (1989). “The Political Economy of Gender in Jewish Federations.” Contemporary Jewry Vol. 10:  17-31.
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Steedman, Mercedes (1997). Angels of the Workplace: Women and the Construction of Gender Relations in the Canadian Clothing Industry, 1890-1940. Toronto : Oxford University Press.
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Zylberberg, Sonia (2010). « La place des femmes dans le judaïsme : un chapitre distinct?  » dans Pierre Unctil et Ira Robinson (dir) Les communautés juives de Montréal : Histoire et enjeux contemporains. Québec : Septentrions : 165-190.

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