Jewish Public Life

Vie publique


Les juifs et l’espace public au Québec

Morton Weinfeld

Morton Weinfeld est un professeur de sociologie et titulaire de la Chaire d’études ethniques canadiennes de l’Université McGill

La communauté juive du Québec a remarquablement contribué à la vie publique de la province, en politique, au sein du service public et dans des organisations non gouvernementales. Pourquoi remarquablement? Parce qu’elle l’a fait dans un contexte de marginalisation, malgré son statut étranger sur le plan politique. Minorité principalement anglophone et concentrée dans les enclaves anglophones de la ville, la communauté juive du Québec cohabite depuis toujours avec la majorité francophone. Elle pratique le judaïsme dans une province où la majorité de la population, par la tradition ou la pratique, est très catholique. Une grande partie des juifs est issue de l’immigration et les familles sont souvent réparties dans plusieurs pays tandis que les Québécois sont ancrés dans la province depuis plusieurs générations, à proximité des leurs. Enfin, les juifs sont majoritairement fédéralistes alors que les francophones de la période d’après-guerre se tournent en plus en plus vers l’unilinguisme francophone et le nationalisme québécois, et commencent à envisager la souveraineté comme choix politique. Malgré ces différences, la communauté juive compte des personnalités politiques respectées dont les combats enrichissent les vies des Québécois. Pour les mener à bien, elle suit le modèle d’autres communautés de la diaspora établies dans les démocraties libérales de l’Ouest.

Certains combats sont menés par des personnes influentes qui militaient déjà au sein de la communauté juive avant de contribuer de façon importante au bien-être de toute la collectivité. Manny Batshaw illustre très bien ce cas de figure. Travailleur social de métier, M. Batshaw est nommé vice-président adjoint des Allied Jewish Community Services (AJCS), un poste qu’il occupe de 1968 à 1980. En 1975, on lui confie la direction d’une commission d’enquête sur les infrastructures et les services québécois destinés aux jeunes en situation de vulnérabilité. Il produit un rapport en onze volumes dans lequel il préconise des réformes progressives qui permettraient de leur venir en aide. Le Rapport Batshaw forme ensuite la base du système de protection de la jeunesse dans la province. En 1992, quatre centres d’accueil de la jeunesse anglophone du Québec fusionnent et prennent le nom de Centres de la jeunesse et de la famille Batshaw en son honneur. M. Batshaw est nommé Chevalier de l’Ordre national du Québec en 1995 et Membre de l’Ordre du Canada en 2004.

Dans d’autres cas, les juifs apportent leur pierre à l’édifice en s’investissant directement dans la vie politique ou au gouvernement du Québec, comme le fait Herbert Marx, juriste et politicien de renom. Après avoir enseigné le droit constitutionnel à l’Université de Montréal pendant dix ans, M. Marx s’engage en politique. Il est élu député à trois reprises, sous la bannière du Parti libéral du Québec, puis nommé ministre de la Justice et procureur général du Québec, une fonction qu’il exerce de 1985 à 1988. En 1989, il est nommé juge de la Cour supérieure du Québec. Il occupe ce poste jusqu’à sa retraite obligatoire, en 2007. L’exemple du politicien Victor Goldbloom est semblable. Pédiatre renommé à Montréal, il est d’abord élu député de la circonscription D’Arcy McGee en 1966. Il est réélu plusieurs fois, puis se voit confier le premier ministère de l’Environnement du gouvernement du Québec. Son mandat prend fin en 1976. M. Goldbloom est le premier ministre juif de l’histoire du Québec. Cette même année, on lui confie la responsabilité de la Régie des installations olympiques. Il y joue un rôle crucial puisqu’il s’assure que les Jeux olympiques de 1976 commencent à la date prévue. Après sa carrière politique, il devient une personnalité importante du monde des ONG en œuvrant activement pour le rapprochement entre les communautés. De 1980 à 1987, il dirige le Conseil canadien des Chrétiens et des Juifs. Complètement bilingue, il occupe ensuite, de 1991 à 1999, la fonction de commissaire aux langues officielles du Canada.

Le politicien juif québécois le plus remarquable est peut-être Irwin Cotler. Ce spécialiste des droits de la personne est tout d’abord professeur de droit à l’Université McGill, où il mène une brillante carrière. Il maintient également son engagement envers la communauté juive pendant cette période et préside le Congrès juif canadien. Il agit aussi à titre de conseiller juridique de nombreuses personnalités héroïques du monde entier, comme Natan Sharansky, Nelson Mandela et Andrei Sakharov, qui luttent pour la reconnaissance des droits de la personne. En 1999, M. Cotler fait ses débuts en politique fédérale, lorsqu’il est élu député sous la bannière libérale dans la circonscription de Mont-Royal. De 2003 à 2006, il poursuit sa carrière de politicien au poste de ministre de la Justice et procureur général au sein du gouvernement de Paul Martin. Il prend sa retraite de député en 2016. Tout au long de sa carrière de ministre et de député, M. Cotler s’est efforcé de concilier la défense des intérêts juifs, dont la sécurité d’Israël, et la nécessité de rester solidaire avec le conseil des ministres, de promouvoir fermement les principes de base de la justice pour tous et de ne pas perdre de vue les droits de toutes les minorités présentes en sol canadien.

Les activités de la sphère publique se tiennent souvent hors des structures gouvernementales et politiques, et hors des cercles qui pourraient être considérés comme traditionnels ou formellement juifs. La carrière de Lea Roback, militante juive de gauche, féministe avant l’heure et propagandiste syndicale, illustre bien ce fait. Fille d’immigrants juifs progressistes et laïques, Mme Roback commence à travailler dans des usines textiles à l’adolescence. En 1935, elle ouvre la première librairie marxiste du Québec. Elle participe également à l’élection de Fred Rose, premier communiste élu au Parlement du Canada. Cette polyglotte, qui parle couramment français, anglais et yiddish, organise des actions militantes au sein de groupes féministes, de même qu’au sein de la International Ladies’ Garment Workers’ Union (ILGWU) dans les années 1930. Elle poursuit ensuite son militantisme syndical et joue par ailleurs un rôle important au sein de mouvements d’opposition à la guerre et de lutte pour le désarmement nucléaire.

Les contributions de ces personnes à la vie politique et sociale du Québec et du Canada sont-elles liées par un fil conducteur?  Fort probablement. Dans l’ensemble, le militantisme social ou politique des personnalités juives vise des objectifs progressistes, libéraux et réformistes. Il s’oppose par la même occasion à l’antisémitisme et à toute forme d’inégalité fondée sur des raisons religieuses, ethniques et raciales. Le militantisme se manifeste également dans les positions libérales des personnalités juives à l’égard des questions liées aux droits de la personne en général, à la pauvreté et à l’aide sociale, aux difficultés éprouvées par les femmes et à l’égalité des personnes GLBTT. Il en est ainsi pour les juifs du Québec et, globalement, pour les juifs du reste de l’Amérique du Nord, sans oublier les juifs d’Europe de l’Ouest. Divers groupes communautaires comme le Congrès juif canadien ou B’nai Brith s’inscrivent dans le même mouvement. Les agences qui structurent la communauté juive, l’ACJS, et plus tard, la Fédération CJA, défendent fermement l’adoption de lois et de politiques progressistes en matière de santé et de services sociaux. Leurs actions sont bien évidemment appuyées par les politiciens juifs québécois, qui partagent leur engagement profond envers la justice sociale et leur souci des plus démunis.

Léa Roback (1903 - 2000)
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